La littérature de science-fiction des années 70 est parfois frappée d’obsolescence au bout de quelques décennies, en tout cas c'est mon opinion. C'est une question de style tout autant que de thématique abordée. Je viens de terminer Les monades urbaines de Robert Silverberg (1971 - titre original : The world inside), la question de la surpopulation est le thème principal du roman, mais davantage encore il s'agit ici d'entamer une réflexion prospectiviste sur ce que serait le monde si jamais la croissance de la population devenait sans limites. Dans le roman de Silverberg la planète compte près de 75 milliards d'habitants, ce n'est pas rien ! Que devient une société en état de surpopulation avérée ? Elle s’organise au sein d’immenses tours regroupant jusqu’à 800 000 habitants : les monades. Pas d’autre solution a priori !
Il est intéressant de replacer le roman dans le bain des réflexions politiques de cette période, à commencer par celles instillées par le Club de Rome en 1968. Fondé par Aurelio Peccei, il met en avant, sans doute pour la première fois, des théories récemment reprises par les altermondialistes, à travers la question du surpeuplement. Sur ce plan, Les monades urbaines sont clairement un roman de leur époque. Trop peut-être ?
La science-fiction des années 70 est un peu comme nos tics vestimentaires de cette époque, souvent surchargés et dénués de subtilité. On me dira à juste titre que c’est justement l’apanage de la science-fiction d’être le moteur de la critique sociale, de chercher à engager des réflexions sur notre propre société. Tout cela est vrai. Mais cette science-fiction le fait parfois au prix d’un didactisme souvent lourd. A trop vouloir expliquer ses intentions, on s’éloigne alors du pur roman.
Le roman de Silverberg s’il ne tombe pas trop lourdement dans ces travers, flirte néanmoins avec eux.

Prenons le début du roman. Nous faisons connaissance avec Charles Mattern, son épouse Principessa et leurs quatre enfants. Une entrée classique dans tout roman de science-fiction qui consiste à nous faire découvrir un univers par le prisme de quelques personnes, ici une famille. Quelques pages plus tard, Mattern va accueillir Nicanor Gortman, un collègue scientifique venu passer quelques jours sur Terre, au sein de la Monade 116 (c’est là que va se dérouler une grande partie du roman). Et la lourdeur entre en scène ! Gortman, durant quelques pages, est en quelque sorte l’Usbek des Lettres Persanes qui découvre un monde qu’il ne connaît pas. Les dialogues entre Mattern et Gortman, les questions de ce dernier en particulier, vont permettre de divulguer les principes de vie qui gouvernent la Monade 116. Au bout d’un moment, avouons que le procédé laisse apparaître son côté artificiel. D’autant plus qu’à peine le dixième du roman avancé, Gortman disparaît d’un coup. Jamais il ne réapparaîtra dans le texte. Sa seule fonction dans le roman était de tenir le rôle d’un candide posant des questions permettant de porter à la connaissance du lecteur ce qu’autrement il aurait mis des dizaines de pages à comprendre de lui-même. On pourra me rétorquer à juste titre que les Monades Urbaines sont avant tout un regroupement de nouvelles. Certes, mais l’ensemble laisse apparaître une incohérence gênante.
Dans ce premier chapitre (ou première nouvelle) on a la désagréable sensation que le lecteur est considéré par Silverberg pour un esprit primaire qui serait incapable de lire entre les lignes, incapable de comprendre en filigrane les processus sociologiques de l’univers dans lequel il a planté sa trame narrative si on ne lui expose pas directement et de manière appuyée ces mécanismes.
Que l’on se rassure, Silverberg n’a pas construit la totalité de son roman de cette manière, mais ici ou là il ne peut pas s’empêcher de glisser des commentaires trop chargés de didactisme. Silverberg ne peut pas s’empêcher de démontrer. Nous aurions pu rêver d’un roman débarrassé de l’ensemble de ces scories, il aurait été autrement en puissance. L’auteur aurait ainsi laissé une liberté au lecteur pour deviner.

Le roman possède néanmoins de nombreuses qualités. S’il emprunte la thématique d’une démographie galopante et non contrôlée, ce n’est pas pour la dénoncer, Silverberg n’est pas en train de nous asséner des leçons de morale sur la nécessité de contrôler les naissances. Il observe comment la société pourrait s’organiser pour que les individus parviennent à surmonter la promiscuité rendue nécessaire au sein des fameuses monades. La disparition de l’intime en est la principale manifestation. Dans une Monade, chacun entre chez qui il veut à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. Mais plus encore, c’est le principe de l’intimité sexuelle qui disparait entièrement. Chaque soir, les citoyens vont et viennent dans les centaines d’étages de la monade pour entrer dans un appartement et faire l’amour avec n’importe qui, par principe le refus de l’autre n’est pas toléré. Pourquoi cette liberté totale ? C’est un choix politique. On veut ainsi débarrasser la société et les individus de toute envie, de tout sentiment de jalousie, de tout conflit né d’adultères, pour ne prendre que cet exemple. Des conflits qui feraient littéralement exploser la société compte tenu des choix architecturaux nécessaires pour abriter les désormais 75 milliards d’habitants que compte la planète.
En cela le roman conserve une certaine originalité. Et lorsque nous nous interrogeons aujourd’hui sur la transparence souvent revendiquée au sein de nos sociétés modernes, sur le rétrécissement de la sphère privée, Silvergberg nous donne un début de piste de réflexion.