Curieusement la démarche de Florence Aubenas a été reçue diversement par la critique qui n'a pas toujours compris le positionnement de son livre. Ce livre n'est pas un essai, ce n'est pas non plus un roman… Alors un reportage ? En quelque sorte. La forme emprunte largement à celle de la fiction romanesque, sauf que rien ne sort de l'imagination de l'auteur, mais bien de l'observation méthodique, pendant six mois, d'un univers méconnu, car invisible et souterrain. Les précaires ont cessé de marcher à nos côtés, ils sont en dehors du monde, nous ne les voyons pas.
Si l'on cherche une analyse sociologique, si l'on veut comprendre cette France qui galère je ne peux que conseiller l'excellent "La France invisible", une étude minutieuse de cette France de la précarité que l'on ne voit plus. Cette France invisible dont on a souvent dit, à juste titre, qu'elle était trop absente des plateaux télé et des reportages ou de nos romans contemporains.
"Je suis journaliste : j'ai eu l'impression de me retrouver face à une réalité dont je ne pouvais pas rendre compte parce que je n'arrivais pas à la saisir. Les mots même m'échappaient". La réalité de la précarité s’esquive devant les statistiques, les analyses froides ne peuvent pas témoigner de sa complexité, et encore moins bien sûr de sa dimension humaine. Florence Aubenas prend date de l'incapacité du journaliste, de l'essayiste ou du spécialiste, à décrire cette France. Aussi la forme adoptée ici est sans aucun doute la meilleure qui soit.
Je me souviens d'une émission du Masque et la Plume sur France Inter, où Arnaud Viviant, si souvent à côté de ses pompes, fustigeait Florence Aubenas de ne pas avoir poussé à bout sa démarche, regrettant qu'elle n'ait pas complété son livre d'un travail plus journalistique. Comme de coutume, Arnaud Viviant n'avait absolument rien compris. La qualité de ce travail est justement d'avoir évité les travers de l'explication. Florence Aubenas n'explique rien, elle observe et elle relate.
Cela a échappé à de trop nombreux critiques au moment de la sortie du livre : Florence Aubenas renoue avec avec un genre porté superbement en son temps par les Kessel, Cendrars et autres Joseph Roth. On parlait alors de "romans vécus". Un genre largement tombé en désuétude après la guerre, mais que le Quai de Ouistreham remet utilement sur le devant de la scène. Il ne reste plus qu'à Florence Aubenas de créer des émules. La complexité de la pâte humaine et des détresses contemporaines pourrait ainsi s'enrichir d'un autre regard, celui du journaliste devenu romancier du réel.
Critique publiée dans le cadre du club des lecteurs numériques.

