vendredi 9 septembre 2011

Le quai de Ouistreham ou le romancier du réel

Florence Aubenas a écrit son Quai de Ouistreham en 2010. Un beau succès de librairie pour un reportage au style volontairement aride, racontant simplement, sans effet inutile, le quotidien d'un groupe d'hommes et de femmes vivant à Caen. Des gestes quotidiens comme autant de tranches de vie vécues par monsieur et madame tout le monde. N'importe quel quotidien ordinaire ? Non,celui de ceux qui n'ont qu'à peine quelques centaines d'euros pour vivre chaque mois, plusieurs millions de personnes aujourd'hui en France.



Curieusement la démarche de Florence Aubenas a été reçue diversement par la critique qui n'a pas toujours compris le positionnement de son livre. Ce livre n'est pas un essai, ce n'est pas non plus un roman… Alors un reportage ? En quelque sorte. La forme emprunte largement à celle de la fiction romanesque, sauf que rien ne sort de l'imagination de l'auteur, mais bien de l'observation méthodique, pendant six mois, d'un univers méconnu, car invisible et souterrain. Les précaires ont cessé de marcher à nos côtés, ils sont en dehors du monde, nous ne les voyons pas.

Si l'on cherche une analyse sociologique, si l'on veut comprendre cette France qui galère je ne peux que conseiller l'excellent "La France invisible", une étude minutieuse de cette France de la précarité que l'on ne voit plus. Cette France invisible dont on a souvent dit, à juste titre, qu'elle était trop absente des plateaux télé et des reportages ou de nos romans contemporains.

"Je suis journaliste : j'ai eu l'impression de me retrouver face à une réalité dont je ne pouvais pas rendre compte parce que je n'arrivais pas à la saisir. Les mots même m'échappaient". La réalité de la précarité s’esquive devant les statistiques, les analyses froides ne peuvent pas témoigner de sa complexité, et encore moins bien sûr de sa dimension humaine. Florence Aubenas prend date de l'incapacité du journaliste, de l'essayiste ou du spécialiste, à décrire cette France. Aussi la forme adoptée ici est sans aucun doute la meilleure qui soit.

Je me souviens d'une émission du Masque et la Plume sur France Inter, où Arnaud Viviant, si souvent à côté de ses pompes, fustigeait Florence Aubenas de ne pas avoir poussé à bout sa démarche, regrettant qu'elle n'ait pas complété son livre d'un travail plus journalistique. Comme de coutume, Arnaud Viviant n'avait absolument rien compris. La qualité de ce travail est justement d'avoir évité les travers de l'explication. Florence Aubenas n'explique rien, elle observe et elle relate.

Cela a échappé à de trop nombreux critiques au moment de la sortie du livre : Florence Aubenas renoue avec avec un genre porté superbement en son temps par les Kessel, Cendrars et autres Joseph Roth. On parlait alors de "romans vécus". Un genre largement tombé en désuétude après la guerre, mais que le Quai de Ouistreham remet utilement sur le devant de la scène. Il ne reste plus qu'à Florence Aubenas de créer des émules. La complexité de la pâte humaine et des détresses contemporaines pourrait ainsi s'enrichir d'un autre regard, celui du journaliste devenu romancier du réel.



Critique publiée dans le cadre du club des lecteurs numériques.
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Le 11 septembre… que faisiez-vous ?

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Inutile de jouer au spectateur blasé du monde… on ne peut pas être blasé de la marche de l'histoire lorsque le 11 septembre nous a traversé.

On se souvient avec précision ce que l'on faisait ce jour-là, comme si le tragique avait cristallisé pour l'éternité nos moindres faits et gestes.

Je suis chez le coiffeur, le milieu de l'après-midi il me semble, sans en être absolument certain. Depuis je n'ai jamais vérifié à quel moment précis j'avais appris la nouvelle. On me coupe les cheveux et une radio fonctionne à l'autre bout du salon. Je ne l'entends pas. La coiffeuse présente sur ma nuque un miroir pour que je contrôle ma coupe. C'est bien. Je me lève. Deux coiffeuses près du poste de radio.

"Il s'est passé quelque chose à New York" me dit l'une d'entre elles. Je lui réponds, "Ah bon quoi ?". "Un attentat, des milliers de morts".

j'esquisse un sourire incrédule : "vous êtes sûre ?". En même temps la gravité de son visage me fait dire qu'elle n'invente rien. Pourquoi inventerait-elle d'ailleurs. Elle ne me répond pas, son attention est fixée sur le poste de radio. J'entends encore la phrase du journaliste "Nous confirmons qu'un attentat de grande ampleur s'est produit aux Etats-Unis".

Mon domicile se trouve à seulement à quelques centaines de mètres du salon de coiffure. Il fait chaud (du moins dans mon souvenir). Je rentre à pied chez moi. Je suis frappé par le silence. Dans certaines rues on se croirait un dimanche. Cela confirme mon impression qu'il s'est passé quelque chose d'inhabituel. Avec le recul je me demande toutefois si effectivement une torpeur s'était abattue sur la ville, comme ailleurs sans doute, ou s'il s'agit d'une reconstruction de mes souvenirs, des années après.

Je hâte le pas. Une fois chez moi, j'allume la télévision et je vois les images mille fois revues d'un avion percutant l'une des tours du World Trade Center. J'ai encore clairement la perception de cette chaleur qui quitte brutalement mon corps lorsqu'on éprouve une sensation forte, j'ai les jambes qui flageolent. Je m'assois sur mon canapé. Non, plutôt je me laisse tomber sur le canapé.

Je passe deux heures environ devant la télévision sans parvenir à me détacher de ces séquences diffusées en boucle. Je ne bouge plus. C'est arrivé.

J'entends encore les bourdonnements des questions incessantes durant des jours de mes deux enfants, alors âgés de cinq et trois ans. Je vois encore les dessins de leurs classe pendant plusieurs semaines, les tours en feu et des petits traits… des gens qui se jettent des fenêtres.

jeudi 1 septembre 2011

Relire Madame Bovary, l’héroïne de roman la plus mal baisée de l’histoire de la littérature


Je sais bien que les classiques n'ont pas toujours bonne presse. On les dit ennuyeux, compassés, à côté de la plaque pour tenter de comprendre les affres de la vie moderne. Ils feraient partie de ces bibelots poussiéreux que l'on conserve par habitude sur une étagère, mais que l'on ne voit plus à force de passer devant. Et pourtant !


Pour ma part, j'essaie d'alterner lecture de quelques romans dits actuels avec la replongée dans l'un de ces «classiques». Grand amateur de polar devant l'éternel, je soupire parfois face à leur pauvreté stylistique. Au pire, le livre traverse la pièce pour s'écraser contre un mur, s'effondrant ainsi du haut de sa médiocrité. Je n'ai pas l'air comme ça, mais je vous assure que c'est déjà arrivé.


Alors de temps en temps un "classique" c'est salutaire, plus encore c'est une question de vie ou de mort.



Madame Bovary est l'un de mes classiques fétiches, celui que peut-être j'emporterais sur une île déserte. J'ai dû le lire une bonne quinzaine de fois depuis que je l'ai découvert à seize ans.

Sauf qu'à seize ans je n'avais rien compris ! Nombreux sont les livres qu'on lit trop tôt. Il faut avoir vécu pour saisir leur sens caché. Qui n'a pas aimé, détesté, quitté, été quitté, ne peut pas comprendre une histoire d'amour. Je sais, le raisonnement est simpliste, mais tellement vrai.

Comment à seize ans peut-on imaginer qu'une femme peut se morfondre d'ennui, peut rêver à des espaces interdits et des rivages inavoués, si l'on n'a pas encore approché une femme. A seize ans j'étais loin de tout cela je dois l'avouer. Et Madame Bovary était pour moi une sorte de rabat-joie infidèle. A l'époque, cette bonne morale familiale qui distillait son venin de conformisme au plus profond de mes artères faisait résonner le mot «adultère» de mille feux diaboliques. Le comble de l'horreur ! Alors, Madame Bovary pensez donc, elle n'était qu'une salope excitée.

Aujourd'hui Madame Bovary est devenue une héroïne.

A force de tenter de connaître mieux les femmes - je dis tenter, car je reste humble à l'égard de cette terre mystérieuse - je me suis rendu compte que Flaubert avait dépeint la femme comme jamais. Oui Madame Bovary est sûrement l'héroïne de roman la plus mal baisée de toute l'histoire de la littérature. Emma Bovary possède sans aucun doute une libido survoltée. Et plus encore, elle possède ce qui caractérise la plupart des femmes : une part de rêve et d'absolu qui transcende la légitime recherche du plaisir. Une différence avec les hommes reconnaissons-le.

La scène où pour la première fois Emma couche avec Rodophe dans une calèche qui les transporte à travers la campagne est un sommet de sensualité et de sexualité. Pourtant, rien n'est décrit précisément. Mais on devine tout et c'est génial !

Pour celles et ceux qui n'ont de Madame Bovary que l'ennui qui les a traversés en «l'étudiant à l'école» comme on dit, n'hésitez pas à le reprendre. Franchement ! Jetez-vous sur ce chef d'œuvre. Vous y reconnaîtrez la plupart de nos joies et de nos frustrations, nos bonheurs et nos espoirs déçus. Ca vit, ça pétille, ça baise et ça souffre ! Le père Flaubert avait tout imaginé et depuis je ne suis pas certain que l'on ait inventé mieux.

Et puis la langue de Mister Gustave mène l'ensemble dans un torrent de style jamais égalé.
Vivent les classiques ! Et Madame Bovary en particulier !